« Rodrigue as-tu du cœur ? »

Article publié par Florence Lautrédou le 30/03/2011 à 16:32
Catégories : L'esprit des lieux
Tags : courage, héroïsme, vaillance, cœur, don, altruisme, oblation, rugby, Abdel Benazzi, collectif

Quel adolescent n’a pas soupiré sur l’interrogation cornélienne, singulièrement posée à un âge où les questionnements anatomiques auraient tendance à cibler plus bas dans l’individu, un endroit plus sexy et tout aussi palpitant.
Eh bien, récemment, au Stade de France pendant le match de rugby France-Pays de Galles, j’ai compris la pertinence de l’interrogation. Tintamarrant de déclarations martiales et autres projections médiatiques, les derniers jours avaient entraîné une hystérie du courage collectif. Printemps des soulèvements tunisien, égyptien, libyen et autres voisins. Chute de dictateurs ignobles, dont ce qui leur tient lieu de cœur se situerait très bas dans l’anatomie, du côté des instincts primaires de la grande famille du reptilien, catastrophe japonaise tendance strike- un séisme+ un tsunami+ un accident nucléaire, entrée en guerre ambiance capitaine fracasse et nous voilà au bout de ce week-end de tous les dangers, dans le Stade de France, confrontés à ce qui était mon premier match de rugby live.

Du haut des tribunes, loin des gladiateurs, on entend moins le choc des coups dans les rotules, les cris d’articulations qui craquent, le grondement des athlètes en action. Les sorties de terrain multiples d’un turn over apparemment motivé, donnent tout son sens à la notion de courage, même pour une profane qui ne sait pas voir, par définition. Boitillant, courbés, ahanant, trébuchant, les rugbymen sortants laissent la place à d’autres valeureux, prêts à l’affrontement. C’est leur métier, me direz-vous et, phénomène remarquable, cela n’a pas toujours été le cas pour les « amateurs » qui les ont précédés. Courage gratuit pour combat toujours violent.
Abdel Benazzi, ancien capitaine de l’équipe de France de rugby, rencontré un jour, me l’avait confirmé : « J’ai peur à chaque fois en entrant sur le terrain, je ne sais jamais comment je vais en ressortir »

Face à ce courage, on s’interroge. Qu’est-ce qui pousse des sportifs à choisir ce type de combat, à la rencontre de déferlantes de centaines de kilos de barbaque brute, par définition non ergonomique? Qu’est-ce qui amène les centaines de liquidateurs japonais à accepter la probable irradiation qui accompagne leurs efforts sisyphiens pour apaiser le brasier nucléaire ? Ou encore, on peut s’interroger sur les comportements d’expatriés au Japon, certains s’enfuyant avec famille et bagages de ce pays qui n’est pas le leur et où ils risquent de condamner leur santé d’un jour à l’autre. D’autres choisissant de rester, famille exilée à HongKong ou rapatriée en France, par respect pour ce Japon où l’on n’agit pas toujours en fonction de ses émotions individuelles- panique, prudence ou peur.

Ambiance « La Peste ». Pour ceux qui ont fini de soupirer sur Corneille en s’endormant sur le roman de Camus, toujours en classe de quatrième, l’action se déroule à Oran pendant une épidémie et met en évidence différents types de comportements face à une catastrophe collective. Ecrit il y a trois quart de siècle. Rien n’a bougé, le courage, l’héroïsme, la constance … et aussi, la peur, la lâcheté, le déni.  Nous quoi ! J’ai pensé au Dr Rieux, le Juste, en regardant les images de ces Japonais que je me refuse à appeler des victimes, tant leur dignité récuse la position basse que sous-entend le terme.
Rester ou partir. S’asseoir ou se battre. Dans ce stade, l’autre jour, qui beuglait «  aux armes citoyens, formez les bataillons » et promettait d’ « arroser ses sillons d’un sang impur », je me suis demandée si le martial chanté pouvait égaler le courage sur le terrain.

Les soldats qui préparent leur paquetage pour la Libye, les sauveteurs qui bataillent au Japon, les printaniers arabes qui, en Tunisie, en Egypte ou ailleurs, essuient les conséquences des soulèvements passés et à venir, célèbrent le courage dans chacun de leurs gestes. Mais nous, privilégiés d’aujourd’hui, en avons-nous encore besoin et si oui, où le plaçons-nous dans nos vies quotidiennes ? Est-ce de répondre présent à l’appel du réveil matin, de renoncer au second verre de verre de smoothie Innocent encore non descendu par les enfants, de chausser ses baskets pour le jogging rédempteur du dimanche matin ?
A chaque situation son courage. Chacun place le curseur où il le souhaite, sachant que les aléas de la vie ne manqueront pas de nous solliciter sur la question quand, par définition, nous ne nous y attendrons pas. On sait aussi que sans épreuve, il n’est pas de preuve. Ou alors dans une posture de vie singulière qu’il nous appartient de définir, de façon intime et sans doute secrète.
Car le courage n’a rien d’hystérique et ne se revendique pas plus qu’il ne se feint.
Pour moi la question est ouverte et titille, autant comme spectatrice d’un match de rugby qu’habitante du monde en 2011. Si courage et cœur sont tout un, comme l’a découvert le Rodrigue du début ( pour ceux qui ont suivi), alors il en va du courage comme d’un muscle. Vibrant et tonique si on le mobilise. Atrophié si on ne l’entraîne pas.  Rodrigue, lui, a répondu.
 

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